Les archives du Point Eco de la CCI
Le Point Eco
Numéro 244 . Octobre 2005

L’ébénisterie : un savoir-faire au service d’un art de vivre

Jusqu’au XIXe siècle, l'ébénisterie a été liée aux meubles précieux que l'on différenciait des meubles ni plaqués ni marquetés fabriqués par les menuisiers. On a ensuite cantonné les menuisiers au bâtiment et les ébénistes au meuble. Aujourd'hui, les différences sont devenues plus floues. Zoom sur une profession ancestrale qui s'adapte à la vie moderne.

Jean-Charles et Jean-François Mélis, ébénistes de père en fils
Jean-Charles Mélis a obtenu son CAP d’ébéniste en 1968 mais ce n’est qu’en 1983 qu’il a décidé de se mettre à son compte après avoir vendu des machines à bois pendant des années. «À force de voir des jeunes s’installer, explique-t-il, je me suis dit : pourquoi pas moi.» Aujourd’hui, il dispose d’une solide réputation dans le métier et d’un savoir-faire qui le mènent à en explorer toutes les facettes. «Dans le domaine de la restauration, nous travaillons peu pour les antiquaires, beaucoup pour des particuliers et occasionnellement pour des musées à Strasbourg et Haguenau», précise-t-il en signalant avec fierté que la relève est désormais assurée par son fils Jean-François. Jean- Charles Mélis ne parie plus sur la publicité, mais son fils et lui sont des exposants fidèles de la Foire européenne de Strasbourg. En matière de création, ils produisent des meubles divers mais aussi des compositions plus inattendues telles que des marquetteries qui peuvent prendre des proportions considérables. Dernière création en date : un panneau en trompe l’oeil de 17 m2 destiné au vaste chantier de restauration d’un corps de ferme sur la commune de Weitbruch. Associés de très près à ce projet, les Mélis y réalisent de grands ensembles qui vont des chambres à coucher à une bibliothèque entière réalisée dans le style Directoire ou bien encore à des plafonds avec inclusion de vitraux. «J’ai passé des journées à discuter avec Jean-Charles Mélis sur la base de ses dessins entièrement faits à la main», confie Norbert Sieffert, le propriétaire des lieux. Autre vaste chantier qui leur a été confié, mais dans le contemporain cette fois : la mairie de Betschdorf où ils ont réalisé l’accueil, le bureau du maire et la salle du conseil. Jean-Charles Mélis est catégorique : le fait que son fils Jean-François suive ses pas est un élément essentiel du dynamisme de l’entreprise. «S’il n’avait pas épousé le métier, j’aurais peut-être perdu le feu sacré» confie-t-il. Aujourd’hui, c’est de concert qu’ils envisagent de nouveaux investissements liés essentiellement à l’aménagement et à la sécurisation de leurs deux ateliers. «Reste que le métier d’artisan est dur et que rien n’est jamais gagné», précise Jean- François. Ces deux-là ne s’arrêtent guère que le dimanche après-midi et encore pas toujours. Le reste du temps, ils sont en atelier, sur le chantier ou bien attablés à dessiner et peaufiner des projets. C’est l'épouse de Jean-Charles Mélis qui se charge des tâches administratives.

Les apprentis
Jean-Charles Mélis est fier de ses apprentis. Son fils tout d’abord qui a obtenu son brevet de maîtrise d’ébéniste (major de promotion) à vingt ans et est lauréat du prix Théophile Haas. D’autres jeunes ont rejoint l’atelier Mélis au fil des ans et tous, à la grande fierté de leur maître, se sont toujours rangés dans les quatre premiers de leur promotion. La condition au départ est de rester cinq ans dans l’atelier : trois ans pour obtenir le CAP et deux ans pour accéder au brevet technique de métier (BTM). L’apprenti en formation actuellement chez Mélis a déjà ces deux diplômes et prépare une ultime qualification : son brevet de maîtrise.
Contact, 03 88 54 42 26
www.ebenisterie-melis.fr

Étienne Ayçoberry, ébéniste agenceur
Étienne Ayçoberry a un itinéraire bien à lui. C’est au cours de sa licence en arts plastiques qu’il s’est découvert un intérêt pour le design. Conciliée à son amour du bois, cette passion toute neuve l’a très vite décidé à fonder une société en s’associant avec l’un de ses condisciples : La Fabrique. C’était en 1988. Un peu moins de dix ans plus tard, en 1997, il crée sa propre enseigne : Mobilus. Située en plein centre de Strasbourg, celle-ci dispose d’une clientèle principalement citadine qui se renouvelle grâce au bouche à oreille. «Pour la plupart, ce sont des gens de 40-50 ans», explique Étienne Ayçoberry en précisant que son travail consiste essentiellement en aménagements chapeautés par des architectes. Il peut s’agir de création contemporaine ou de restauration de menuiseries anciennes comme ce fut le cas, il y a deux ans, sur un chantier important du Quai Saint-Nicolas. Il précise cependant que les restaurations se font de plus en plus rares, même en ce qui concerne les meubles, car elles sont très coûteuses. Quant à créer ses propres prototypes, il y pense mais c’est irréalisable faute de temps. À ses journées de travail de huit heures minimum, il faut en effet ajouter deux soirées par semaine consacrées à la gestion administrative. Travaillant plus au niveau de l’intégration d’aménagements dans des bâtiments que dans le domaine du meuble proprement dit, Étienne Ayçoberry définit l’ébénisterie par un souci de la finesse et de l’esthétisme qui dépasse le fonctionnel pur sans l’annuler.
Contact, 03 88 22 21 85

Gérard et Manuel Balboni, le bois dans le sang
L'atelier Balboni c’est l’univers de Gepetto, le père de Pinocchio. L’ébénisterie telle qu’on la rêve, fleurant bon les vernis anciens et les essences rares : palissandre, bois de violette, bois de rose, acajou, etc. Cette société existe depuis 1947 et s’est spécialisée dans la restauration et la copie de meubles anciens. Elle a travaillé pour la Préfecture, la Région Alsace ainsi que pour la très belle pharmacie de l’Ours, place d'Austerlitz, mais pas pour les musées. «Il faut être habilité», explique Gérard Balboni qui trouve sa clientèle entre l’Alsace, Toulon, Metz, Nancy, Paris et même l’Australie. Des gens installés, qui ont un patrimoine et s’attachent à l’entretenir. Elle se recrute par le bouche à oreille car l'homme ne croit pas trop à la publicité, trop chère à son goût. «L’important est de figurer dans les ouvrages de référence», explique-t-il en citant le Guide Emer, véritable bible de l’amateur de patrimoine. Ils sont quatre à oeuvrer dans l’atelier de la Krutenau : le père, son fils Manuel, le vernisseur et un employé. Formé aux arts décoratifs de Strasbourg, Gérard Balboni s’est spécialisé dans la restauration et l’ébénisterie. Après un BEP d’ébénisterie, son fils a passé son examen de compagnon au CAPA mais c’est dans l’atelier paternel qu’il a acquis une part précieuse de son savoir-faire. Étienne Ayçoberry, qui a passé un an d’apprentissage dans l’atelier Balboni se souvient lui aussi de ces secrets de maîtres acquis par l’observation quotidienne, discrète, quasi humble. «Rien ne s’obtient d’emblée. Tout s’acquiert avec le temps, dans le frémissement de la main, commente Gérard Balboni. La force de l’ébénisterie, explique-t- il, c’est le sur-mesure ; l’adéquation complète avec les desiderata du client». Son plus gros problème, c’est le temps nécessaire à la réalisation d'un travail qui doit être minutieux pour être impeccable, un temps qui se chiffre en monnaie sonnante et trébuchante et constitue un frein certain aux commandes.

Cette configuration a des répercussions au niveau du fonctionnement de l’atelier, puisque les Balboni ont renoncé à former des compagnons du Tour de France car, expliquent-ils, «il n’y a plus assez de travail pour une personne supplémentaire». De leur point de vue, la partie administrative n’est pas trop lourde. Elle incombe à l’épouse de Gérard Balboni, ainsi qu’à un gérant et à une fiduciaire. Les devis sont assez simples à établir. Rien à voir avec ce que doit produire un électricien par exemple. Leurs armoires regorgent des collections personnelles des artisans : machines à coudre miniatures pour le fils, boîtes de toutes dimensions et de toutes factures pour le père. Des masses de livres et de revues aussi, qui déclinent telle ou telle moulure, tel festonnage, tel vernis, etc. Un amour du meuble qui confine à la passion.
Contact, 03 88 36 19 03




En France, l’industrie de l’ameublement en général subit le contrecoup de la réduction de la consommation des ménages. La croissance de ce secteur est en effet passée de 5% au 4e semestre 2004 à 2% au 1er trimestre 2005. Cela n’empêche pas les chiffres d’affaires de continuer à chuter avec des baisses respectives de 1,5 % et 2% pour les 3e et 4e trimestre de 2004 par rapport à l’année précédente. Ce sont les moyennes et petites entreprises qui souffrent le plus, les structures de plus de dix salariés gardant un chiffre d’affaires plus stable.
Le Nord-Est s’en sort mieux
En ce qui concerne l’ébénisterie en particulier, la dégradation modérée (-1 %) observée fin 2004, s’est accentuée au cours de l’hiver avec un chiffre d’affaires qui s’inscrit en baisse de 2,5 % par rapport à la même période de l’année précédente. Une baisse hivernale qui touche autant la fabrication que l’entretien-restauration. Un tiers des ébénistes fait désormais état d’une baisse de trésorerie. Reste qu’en ce qui concerne l’ameublement dans son ensemble, les artisans implantés dans le Nord-Est de l’hexagone sont ceux qui s’en sortent le mieux avec un positionnement de -1 à +1 % contre -2 à -5 % pour le reste de la France.




ELECTROMATIC, partenaire des ébénistes
Située à Vendenheim, la société Électromatic est spécialisée dans la maintenance et le dépannage des machines à bois – sous 48 heures – ainsi que dans l’automatisation des lignes de production. Elle travaille autant avec les grands groupes d’ébénisterie industrielle qu’avec des artisans menuisiers et compte aujourd’hui quelque 500 clients au niveau national. Sa force : des interventions tous azimuts, quelles que soient les marques concernées. Son nouvel atout : un forfait annuel qui assure la maintenance de l’ensemble du matériel et garantit l’outil de travail sur une durée de dix à quinze ans. Une toute nouvelle stratégie commerciale peaufinée à l’occasion d’un séminaire de formation organisé par l’équipe «Jeunes et petites entreprises» de la CCI.
Contact, 06 07 64 06 31

CRÉATION CONTEMPORAINE
Fly, Ikea, But, Conforama, etc. des concurrents ? Sans nul doute en ce qui concerne les pièces basiques. Mais les ébénistes rencontrés s’accordent à dire que la clientèle jeune n’est pas leur créneau et que ces enseignes ne représentent pas un concurrent direct. «Les gens investissent dans le meuble en deuxième partie de vie, après avoir payé leur maison, explique Jean-Charles Mélis. Pour l’instant, nous bénéficions du papy-boom mais pour combien de temps encore ?». Pour lui, ce qui est le plus inquiétant, c’est la disparition de la culture du meuble. Une tendance générale qui selon lui frappe aussi l’Alsace même si elle est une terre accueillante pour les ébénistes. Climat oblige, notre région a en effet développé un art de vivre tourné vers l’intérieur et le respect des traditions. «En matière de création contemporaine, explique Étienne Ayçoberry, Strasbourg est une ville dynamique où les gens osent franchir le pas et investir dans des aménagements très personnalisés réalisés par des artisans au savoir-faire confirmé. Lorsqu’il travaille sur un chantier, l’ébéniste est par ailleurs souvent sollicité pour un conseil concernant l’aménagement intérieur, le choix de carrelages, de supports, voire de textiles d’ameublement. Une démarche de décoration d’intérieur qui convient à des artisans dont le regard est aiguisé par la fréquentation étroite du beau meuble».



Brèves
DES CHIFFRES
Même si l’Alsace est relativement épargnée par la crise qui frappe le secteur, le nombre d’ébénistes est en diminution dans notre région. Selon les chiffres de la Chambre syndicale du Bois, au 1er août 2005 on comptait en effet 159 entreprises employant 838 salariés dans le Bas-Rhin alors qu’elles étaient 207 avec 1067 salariés en 1995.
Tarif horaire : À titre indicatif, les tarifs horaires pratiqués en ébénisterie s'étalent dans une fourchette qui va de 25 ou 30 € de l'heure à 42 € hors taxes + déplacement et fournitures.
web

DOCUMENTATION
Étude APCE : fabrication de meubles
Contact CCI, Monique Siffert, 03 88 75 25 50

LA FORMATION
• Niveau V (équivalent au brevet d'études professionnelles -BEP, au certificat professionnel – CAP).
• CAP ébéniste, 2 ou 3 ans FCIL restauration des meubles anciens, 1 an après le CAP.
• Niveau IV (Niveau équivalent au BAC, au bac technologique, au brevet de technicien, BT, au brevet des métiers d'art, BMA, au bac professionnel, Bac pro) Bac pro artisanat et métiers d'art option ébéniste, 2 ans. BMA ébéniste, 2 ans. DFESMA, 3 ans.
• Niveau III (équivalent au Bac + 2, au brevet de technicien supérieur – BTS, au diplôme des métiers d'art – DMA) DMA arts de l'habitat option décor et mobiliers, 2 ans.
Formation professionnelle continue
Le CAP ébéniste, le Bac Pro artisanat et métiers d’art option ébéniste, le DMA arts de l’habitat option décors et mobiliers et des titres homologués peuvent être préparés dans le cadre de la formation professionnelle continue dans quelques organismes de formation. Destinée à former des professionnels, la filière de formation de l’artisanat organise pour cette profession des diplômes de niveau IV : brevet de maîtrise (BM) ébéniste, brevet technique des métiers (BTM) et de niveau III : brevet technique des métiers supérieurs (BTMS) ébéniste. Ces diplômes sont préparés par les centres de formation des Chambres de Métiers dans le cadre des contrats de formation en alternance ou de la formation professionnelle continue. Une dizaine de formations non diplômantes, d’une durée variant de un jour à douze mois ou des cours à la semaine permettent de suivre une initiation, une formation complète ou un perfectionnement dans les techniques de l’ébénisterie.
Informations : Conservatoire des métiers du bois, 05 61 27 65 50